Dans mon équipe, nous avons choisi de travailler en Scrum, où les itérations (sprints) rythment le travail et la livraison de valeur. Chaque début d’itération est marqué par une session de planification où l’équipe se rassemble1 pour définir son objectif d’itération, c’est-à-dire l’incrément de valeur qu’elle souhaite délivrer. Durant toute l’itération, les membres collaborent étroitement pour atteindre cet objectif, qui guide leur engagement commun. Le Product Manager établit la direction stratégique à l’échelle de l’itération. L’équipe identifie ensuite les User Stories (US) qui contribuent à cet objectif. Si certaines US manquent, l’équipe prend le temps de les créer, de les compléter et de les intégrer au backlog.

Une fois l’objectif clarifié et les US identifiées, vient la question essentielle : quel est le plan pour y parvenir ? Quelle sera notre méthode ?

Par manque de disponibilité, de motivation, d’intérêt ou par habitude, les développeurs ont parfois tendance à sauter l’étape du découpage en tâches techniques. Cependant, lorsque le contexte le justifie (manque de visibilité, coordination complexe, forte incertitude), ne pas le faire peut entraîner des difficultés importantes.

Un exemple concret

Lundi matin, en réunion de planification :

Engineering Manager : « Parfait, nous avons notre objectif et les US correspondantes. Discutons maintenant de la stratégie : comment décomposer tout cela en tâches techniques ? »

Développeurs : « Ne t’inquiète pas, le plan est clair. Pas besoin de découper, nous maîtrisons le sujet. »

Trois jours plus tard, lors du daily :

Engineering Manager : « J’ai du mal à suivre l’avancement de cette US. Où en sommes-nous ? Êtes-vous certains qu’il n’y a aucun blocage ? »

Développeur : « En fait, nous venons de réaliser qu’une migration de base de données est nécessaire pour assurer la cohérence des données. De plus, une refactorisation du code s’impose. Sans cette dernière, les prochaines tâches prendront systématiquement deux fois plus de temps. »

Trois jours pour identifier ces points… Aurait-on pu l’anticiper ? Je serais malhonnête en affirmant que oui, car l’erreur et l’oubli font partie de l’humain. Néanmoins, je suis persuadée qu’un découpage préalable en tâches techniques aurait amélioré la situation. Individuellement, on peut manquer d’éléments ; collectivement, on optimise nos efforts et notre organisation.

Les bénéfices du découpage technique

Le découpage en tâches techniques est un outil à disposition de l’équipe qui permet d’établir un inventaire des actions nécessaires pour chaque US. L’équipe peut y recourir lorsqu’elle manque de visibilité technique, lorsque la coordination est complexe (entre back, front, SRE, Data Science, …), si l’incertitude est forte ou en cas de besoin d’apprentissage… Prendre le temps de réfléchir à ce que l’on prévoit de faire permet à l’équipe de se projeter avant même de commencer le développement.

Valider la maturité des US et confirmer l’objectif

Idéalement, toutes les US ont déjà été affinées lors de sessions de Backlog Refinement. Cependant, en listant les actions nécessaires pour atteindre l’objectif d’itération, l’équipe anticipe et détecte les blocages potentiels, les dépendances ou les lacunes. Cela confirme que les US sont effectivement prêtes. Si ce n’est pas le cas, elles peuvent être complétées et actualisées. En cas de doute sur la faisabilité technique, l’équipe prend le temps d’en discuter et d’ajuster le périmètre pour mieux s’engager. L’équipe gagne ainsi en confiance et s’investit pleinement dans l’objectif.

Stimuler l’autonomie et le développement des compétences

Examiner le code en amont de la planification permet à chacun de se familiariser avec la base de code et d’aborder sereinement des sections jamais explorées auparavant. Cette pratique encourage les échanges entre développeurs, facilite les questions et assure l’alignement sur la solution technique. Les développeurs deviennent ainsi autonomes sur les tâches techniques. Cela renforce leur montée en compétences et leur confiance. Un développeur qui a besoin d’un accompagnement sur une petite tâche peut également bénéficier de ce cadre.

Identifier rapidement les obstacles

Un découpage technique fin, avec des tâches réalisables en une journée idéalement, permet à l’équipe de repérer rapidement les blocages. Une tâche qui stagne longtemps dans le backlog d’itération est un signal d’alerte qui doit naturellement nous inciter à se questionner :

  • Découvrons-nous une complexité imprévue ?
  • Que devons-nous faire ?

Cette visibilité permet d’ajuster le plan et de réduire le périmètre si nécessaire.

Améliorer le suivi et la coordination

Le découpage technique fournit un plan clair que toute l’équipe peut adopter avec confiance, y compris les membres non techniques. On célèbre les petites victoires à chaque avancement et, à chaque étape, on connaît précisément le travail restant pour atteindre l’objectif. Ce plan n’est toutefois pas figé : l’équipe garde le droit de l’ajuster en fonction des priorités et ou apprentissages.

Les pièges à éviter lors du découpage technique:

Le découpage technique apporte de nombreux bénéfices, mais certaines mauvaises pratiques pourraient réduire son impact. Voici les principaux pièges à éviter :

Découper par principe
Toutes les User stories, même une toute simple chiffrée à 1, font l’objet d’un découpage technique ? la réponse est non. Cela serait contre-productif et risquerait de ralentir le flux de travail. Une fois encore, le découpage ne doit pas se faire par habitude, mais de manière réfléchie et pertinente.
Découper trop
Une équipe plus expérimentée peut se permettre un découpage plus souple. Tandis qu’une équipe moins expérimentée aurait besoin d’approfondir le découpage pour retrouver ces repères. Chaque équipe est différente, et le plus important est de trouver son juste milieu.
Appliquer un mode rigide
Un piège consiste à découper toutes les US de la même manière, sans tenir compte de la taille, la complexité ou du contexte. Malheureusement, ça devient un rituel mécanique qui donne l’illusion de la rigueur, mais en réalité, il empêche l’équipe de s’adapter et de mettre son énergie là où elle en a besoin.

Qui réalise ce découpage ?

Qui sont les mieux placés sinon les développeurs eux-mêmes ? Ce sont eux qui implémentent, ils dirigent donc naturellement cette partie de la planification. Après avoir compris l’objectif, ils prennent la main pour discuter du plan technique, challenger les aspects fonctionnels et s’engager. Cette étape dure généralement 30 minutes.

Conclusion

Même si le découpage technique ralentit légèrement le démarrage, cela revient à reculer d’un pas pour mieux avancer. Cette pratique permet de :

  • Valider les US fonctionnelles et optimiser l’engagement de l’équipe
  • Améliorer la synchronisation entre développeurs et anticiper les obstacles
  • Clarifier le flux de travail : chacun maîtrise les étapes
  • Favoriser l’autonomie et accélérer la montée en compétences

Le temps investi en amont est largement compensé par la fluidité et l’efficacité gagnées tout au long de l’itération. Il existe aussi des outils complémentaires comme les “spikes”, que l’équipe peut utiliser pour lever les incertitudes techniques avant de se lancer, et qui permet de clarifier une approche tout en rendant le découpage technique plus simple et pertinent.

  1. Le terme signifie une « mêlée ». A l’image d’une mêlée de rugby, c’est une méthode agile où l’équipe se rassemble pour travailler de manière coordonnée et avancer collectivement.